Tag - Thévenoud

Taxis et VTC : les raisons de la guerre

Nous vous avions présenté dans un précédent article les conséquences de la médiation Thévenoud entre Taxis et VTC, devant en principe, si ce n’est mettre fin, au moins apaiser les tensions entre les deux professions.

Cette médiation est le dernier épisode d’un long feuilleton. Comment en sommes-nous arrivés là? Cédant à la mode des prequels, nous vous présentons les origines d’un conflit de plus en plus insoluble.

Au commencement furent les taxis… puis virent les VTC

Michel Ange : Dieu créa la Terre et le Soleil

Les taxis ont longtemps été quasiment seuls à exercer sur le marché du transport de personnes à la demande. Les concurrents potentiels aux taxis étaient étroitement contrôlés. Les licences de grande remise (l’ancêtre du VTC) étaient ainsi délivrées au compte-gouttes de sorte que ces véhicules ne puissent jamais constituer une quelconque menace pour les taxis.

Plusieurs tentatives d’ouverture du marché ont pourtant eu lieu, mais toutes se sont heurtées à une vive opposition. Déjà dans les années 60, le rapport Rueff Armand envisageait une augmentation forte du nombre de licences en circulation. Plus récemment, en 2008, le rapport Attali alla dans le même sens en préconisait la fin du numerus clausus des licences de taxi, sans succès.

Aucune de ces démarche n’ayant aboutit, le déficit d’offre de transport devint de plus en plus criant, si bien que la ville de Paris présente aujourd’hui un ratio de chauffeur par habitant plusieurs fois inférieur à ce qu’il est à Londres ou New York. L‘étude de Richard Darbéra est à ce titre très éclairante. Ce chercheur a comparé le nombre de chauffeurs (VTC et taxi) par habitant dans différentes villes. Il a relevé les chiffres suivants : seulement 2.67 chauffeurs par habitant à Paris, contre 4.67 à Berlin, 8.60 à Londres, 11.12 à New-York et 17.28 à Dublin.

Conscients de ce déséquilibre, les pouvoirs publics introduisirent discrètement en 2009 une loi  instaurant une nouvelle catégorie de véhicules pouvant réaliser des transports de personnes à titre onéreux : les véhicules de tourisme avec chauffeur (VTC). Les VTC transportent des clients comme des taxis, mais présentent quelques différences notables :

  • Ils doivent se contenter du marché des courses réservées à l’avance. Il n’est en effet pas possible de monter dans un VTC après l’avoir hélé,
  • Il n’y a pas de limite au nombre de licences attribuées,
  • Les licences VTC sont attribuées par un organisme dépendant du ministère du Tourisme, Atout France, alors que les licences de taxi sont émises par les préfectures. Cela constitue une différence notable, puisque les préfectures avaient coutume d’attribuer les licences très parcimonieusement.

Il semblerait que les taxis n’aient pas vu venir la menace des VTC et n’aient pas essayé (ou réussi?) à bloquer cette loi. En revanche, comme le montreront les événements, ils corrigeront très vite cette erreur.

Une première victime : la société Easy Take

Easytake

Véhicule de la société Easy Take

Fondée par deux ex entrepreneurs de la nuit (qui n’avaient a priori pas froid aux yeux) Easy Take a vu le jour à Avignon en 2010. La société proposait une approche novatrice du transport : des prix ultra compétitifs permis par l’utilisation de la publicité et le recours à un parc de véhicules utilitaires (des renault Kangoo). A titre d’exemple, Easy Take proposait la course de 7km à 7€, soit moins de la moitié du prix d’une course équivalente en taxi. La société a tout d’abord connu une croissance rapide et conduit des implantations à Nîmes et Montpellier.

Comme on pouvait s’y attendre, les taxis n’ont pas déroulé le tapis rouge à cette société. Easy Take a en effet essuyé de nombreux procès. Une rixe même opposé ses fondateurs à un artisan taxi.

Il faut également souligner les changements réglementaires qui ont eu des conséquences directes sur l’activité de la société. Citons par exemple l’introduction d’une longueur minimale de 4.50m pour les véhicules de tourisme avec chauffeur. Bien évidemment, les véhicules d’Easy Take, achetés avant la sortie de cette loi, ne respectaient pas ce critère. La société a donc dû en changer. Une autre loi a interdit l’affichage de publicités sur les VTC, vecteur par lequel la société tirait une part importante de ses revenus.

Simple coïncidence ou coup de main donné au taxis ? Pour l’ancien patron d’Easy Take (qui a déposé le bilan depuis), cela ne fait aucun doute. Il s’en exprime dans une lettre ouverte.

Pourquoi une telle résistance au changement?

L’épisode Easytake illustre à quel point les affrontements entre taxis et VTC ont pu être violents. Pourquoi une telle résistance au changement ? Les raisons en sont probablement historiques.

Dans les années 30, il y avait dans Paris plus de taxis que de nos jours. La crise économique frappant la France, les chauffeurs, trop nombreux, éprouvaient de plus en plus de difficultés à joindre les deux bouts. Il n’y avait à l’époque ni régulation sur les prix, ni sur le nombre de chauffeurs. La concurrence entre les chauffeurs était donc féroce, seule une minorité d’entre eux arrivant à vivre de leur travail.

En 1937, une forte augmentation du prix de l’essence mit le feu aux poudres et entraina une grève très dure. Soucieux d’améliorer la situation, le gouvernement prit une mesure radicale : celle de limiter le nombre de taxis et d’instaurer une régulation des prix.

Cette mesure était au départ une bonne idée. Elle permettait, en réduisant le nombre de chauffeur et en régulant les prix, d’assurer à chacun d’entre eux de quoi vivre décemment. Toutefois, elle fut rapidement pervertie. En effet, les chauffeurs de taxis se sont par la suite continuellement opposés à toute augmentation du nombre de licences. Le raisonnement des chauffeurs était très simple : moins il y a de chauffeurs, plus chacun d’entre eux a une part importante du gâteau. Manquant de courage politique, les autorités ont alors continuellement cédé au lobby des taxis, si bien qu’entre 1937 et aujourd’hui, le nombre des licences est passé de 14 000 à seulement 18 000.

Une autre erreur commise par les pouvoirs publics fut de rendre cessibles les licences de taxi. Aujourd’hui, une licence de taxi à Paris se négocie entre 200 000 et 250 000€. Tout nouvel entrant apparaît donc comme une menace qui risque de faire baisser la valeur de ce capital.

Depuis les années 1930, les taxis ont toujours obtenu gain de cause par les blocages et les manifestations. Ils ont ainsi réussi à empêcher plusieurs réformes et à contenir le nombre des licences. Pourquoi dès lors changer une technique qui fonctionne et qui a permis durant tant d’années de protéger un marché?

Les taxis creusent-ils leur propre tombe ?

Les menaces qui pèsent sur les taxis sont désormais nombreuses. Les VTC sont l’une d’entre elles. On estime à plusieurs milliers le nombre de chauffeurs de VTC à Paris (rappelons qu’il y a 18 000 taxis).

Les nouvelles mobilités représentent également une offre conséquente. Autolib permet environ 300 000 trajets par mois, et Velib’ 3 millions. Ce dernier nombre est comparable au nombre mensuel de courses réalisées par les taxis parisiens (entre 3 et 5 millions). Mais la menace la plus directe est probablement l’économie collaborative qui permet à des particuliers de jouer au chauffeur de taxi.

Face à ces nouvelles menaces il semblerait cette fois que la solution du blocage montre ses limites. Les taxis sauront-ils s’adapter ?